Sens propre / sens figuré — guide didactique avec exercices corrigés
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Le français oscille sans cesse entre ce qu’il montre et ce qu’il suggère. Le sens propre désigne l’acception première, concrète, généralement donnée par le dictionnaire pour nommer le réel : « une pluie » tombe du ciel, « une clé » ouvre une serrure. Le sens figuré déplace ces mots pour exprimer une idée, une émotion, un jugement : « une pluie d’applaudissements », « une clé de lecture ». Comprendre cette bascule, c’est apprendre à lire autrement, mais aussi à écrire avec plus de précision et de nuance.
Deux pôles complémentaires
Le sens propre n’est pas “plus vrai” que le sens figuré ; il nomme. Le sens figuré, lui, représente autrement. Dans la plupart des textes, les deux coexistent. Un article de presse raconte des faits au sens propre, puis intensifie l’effet avec des images. Un poème part du concret, mais l’élargit en métaphore. À l’oral, nous passons d’un registre à l’autre sans y penser : « je suis débordé » ne renvoie à aucune inondation réelle mais parle d’un trop-plein d’activités.
Repères pour distinguer
La question utile n’est pas « propre ou figuré ? » mais « qu’est-ce que le contexte autorise ? ». Quelques repères pragmatiques aident à trancher.
La compatibilité matérielle. Si « mordre la poussière » ne décrit pas une dent contre le sol, l’incompatibilité concrète signale le figuré.
Les collocations habituelles. Certaines associations sonnent “naturelles” au propre (« boire de l’eau »), d’autres pointent vers l’image (« boire les paroles de quelqu’un »).
La reformulation neutre. Si l’on peut remplacer l’expression par un équivalent abstrait sans changer le sens global — « boire ses paroles » → « écouter avec passion » — on est très probablement au figuré.
Le ton et l’intention. L’ironie, l’emphase, la poésie et la publicité mobilisent davantage le figuré. Un rapport d’accident, une consigne de laboratoire restent au propre, sauf effet volontaire.
Pourquoi c’est décisif pour lire et écrire
Identifier le sens figuré évite les contresens de lecture et permet d’entendre l’effet recherché : humour, intensité, connivence. Côté écriture, maîtriser ce couple permet de varier la densité. On décrit au propre pour être clair, on glisse une image pour être marquant. Trop d’images fatiguent ; aucune image affadit.
Les grandes familles d’images
Métaphore : transfert direct d’un domaine à l’autre. « Ce quartier est un désert après 22 h. »
Comparaison : rapprochement explicite. « Il avance comme un bulldozer. »
Métonymie : on désigne par voisinage. « Lire Molière » pour « lire une pièce de Molière ».
Périphrase : dire autrement pour suggérer. « La Ville lumière » pour Paris.
Hyperbole : exagération pour frapper. « J’ai mille choses à faire. »
Personnification : attributs humains à l’inerte. « La nuit retient son souffle. »
Dans chacune, le sens figuré ne détruit pas le sens propre ; il l’exploite en le déplaçant.
Une méthode simple en classe ou en auto-apprentissage
Partir d’un énoncé bref. Identifier les mots qui résistent au concret. Formuler une paraphrase explicative. Situer l’effet de sens. Puis tester la réversibilité : l’énoncé reste-t-il cohérent si l’on revient au propre ?
Exemple. « Cette décision a été un électrochoc. »
Obstacle au concret : on n’électrise pas une équipe au sens médical.
Paraphrase : « un réveil brutal et salutaire ».
Effet : intensité, rupture.
Erreurs fréquentes à déminer
Confondre cliché et image efficace. « Au jour d’aujourd’hui », « force est de constater » : ces formules ont perdu leur relief.
Forcer l’image jusqu’à l’absurde. Deux métaphores incompatibles qui s’entrechoquent fatiguent le lecteur : « Nous devons éteindre l’incendie et reprendre le cap avant que le navire ne s’asphyxie. »
Prendre au propre un figuré dans un texte satirique ou poétique. L’humour tombe, le sens se tord.
Atelier de précision : choisir sa ligne d’écriture
Lorsque l’objectif est d’informer, privilégier le propre puis, si nécessaire, une image modérée. Lorsque l’objectif est de convaincre ou d’émouvoir, choisir une métaphore filée cohérente avec le thème. En sciences, on garde la rigueur du propre et on réserve l’image à la vulgarisation.
Exercices d’entraînement
Repérer le sens en contexte
Relever le sens propre ou figuré et proposer une paraphrase si c’est figuré.
« Le public a déchaîné sa joie. »
« Le froid mord les joues. »
« Il a rompu le contrat. »
« Les feuilles dansent au vent. »
« Elle tient les comptes au cordeau. »
« La rivière charrie des troncs. »
Transformer l’image
Réécrire au sens propre, puis proposer une autre image plus précise.
« Cette réunion a été un tunnel. »
« Le quartier est à l’agonie. »
« Leur projet patine. »
Tri de collocations
Classer en deux colonnes mentales selon le sens dominant dans la phrase donnée.
« L’entreprise saigne depuis trois trimestres. »
« Le boucher saigne la viande. »
« Le vent balaye la plaine. »
« La réforme balaye les anciens dispositifs. »
« Il a brisé le vase. »
« Elle a brisé le silence. »
Métonymie ou métaphore ?
Dire s’il s’agit d’un transfert par voisinage (métonymie) ou par ressemblance (métaphore), puis paraphraser.
« La mairie a interdit la circulation. »
« Ce développeur est un chef d’orchestre. »
« Il a bu un verre. »
Personnification mesurée
Donner une personnification pertinente pour chacune des scènes, sans surenchère inutile.
Une ville au petit matin.
Un orage qui s’annonce.
Une salle d’examen avant l’épreuve.
Défigurativiser un passage
On propose un court paragraphe imagé ; réécrire au plus près du sens propre, comme pour un compte rendu factuel.
« Au coup d’envoi, le stade a explosé ; les tribunes hurlaient, la pelouse frissonnait sous la course des ailiers, et, à la pause, l’espoir reprenait des couleurs. »
Créer à partir du concret
On part d’un sens propre et on forge une image nouvelle et cohérente avec le champ. Éviter les clichés.
Un logiciel se met à jour.
Une file d’attente s’allonge.
Une bibliothèque se vide à l’heure de la fermeture.
Corrigés commentés
Repérer le sens en contexte
« Le public a déchaîné sa joie. » Figuré. Paraphrase : a manifesté bruyamment sa joie.
« Le froid mord les joues. » Figuré. Paraphrase : le froid pique douloureusement.
« Il a rompu le contrat. » Propre dans le champ juridique ; le verbe est au sens premier de « mettre fin ».
« Les feuilles dansent au vent. » Figuré. Paraphrase : les feuilles s’agitent de façon vive et harmonieuse.
« Elle tient les comptes au cordeau. » Figuré. Paraphrase : avec une rigueur extrême.
« La rivière charrie des troncs. » Propre ; verbe concret des cours d’eau.
Transformer l’image
« Cette réunion a été un tunnel. »
Sens propre reformulé : la réunion a duré longtemps et a semblé monotone.
Image alternative précise : « Une réunion en couloir sans fenêtres : longue, linéaire, sans respiration. »
« Le quartier est à l’agonie. »
Sens propre reformulé : le quartier se dépeuple, les commerces ferment.
Image alternative : « Le quartier marche au ralenti, vitrines baissées et trottoirs vides. »
« Leur projet patine. »
Sens propre reformulé : le projet n’avance pas comme prévu.
Image alternative : « Le projet cale au feu orange des arbitrages. »
Commentaire didactique : on vise des images situées (couloir, vitrines, feu orange) pour éviter les clichés usés.
Tri de collocations
« L’entreprise saigne depuis trois trimestres. » Figuré : subit des pertes.
« Le boucher saigne la viande. » Propre : opération concrète.
« Le vent balaye la plaine. » Propre.
« La réforme balaye les anciens dispositifs. » Figuré : supprime largement.
« Il a brisé le vase. » Propre.
« Elle a brisé le silence. » Figuré : a parlé la première, a rompu le mutisme.
Astuce pédagogique : le contexte de domaine (économie, boucherie, météo, droit) oriente l’interprétation.
Métonymie ou métaphore ?
« La mairie a interdit la circulation. » Métonymie : le bâtiment pour l’institution ; paraphrase : l’équipe municipale a décidé.
« Ce développeur est un chef d’orchestre. » Métaphore : ressemblance de fonction (coordination) ; paraphrase : il harmonise le travail de l’équipe.
« Il a bu un verre. » Métonymie : contenant pour contenu ; paraphrase : il a bu la boisson servie dans le verre.
Clé d’analyse : la métonymie repose sur un lien réel (contenant/contenu, lieu/institution), la métaphore sur une analogie.
Personnification mesurée
Une ville au petit matin : « La ville ouvre un œil, rideaux qui se lèvent, volets qui bâillent. »
Un orage qui s’annonce : « Le ciel s’impatiente, grondement discret derrière les collines. »
Une salle d’examen : « La salle retient son souffle, pages prêtes, stylos immobiles. »
Commentaire : peu d’attributs humains, une cohérence de ton.
Défigurativiser un passage
Original : « Au coup d’envoi, le stade a explosé ; les tribunes hurlaient, la pelouse frissonnait sous la course des ailiers, et, à la pause, l’espoir reprenait des couleurs. »
Version propre : « Au coup d’envoi, le public a crié très fort ; les supporters scandaient des chants, les ailiers couraient vite le long de la ligne, et, à la pause, l’équipe et le public semblaient plus confiants. »
Objectif : montrer que l’information reste intacte, sans images.
Créer à partir du concret
Un logiciel se met à jour : « Le logiciel change de peau en silence. »
Une file d’attente s’allonge : « La file étire son dos jusqu’au trottoir. »
Une bibliothèque se vide : « Les rayons ferment les yeux un à un. »
Critère de qualité : images nettes, sans mélange de champs ni surcharge.
Pistes d’approfondissement pour l’écriture
Ancrer l’image dans le domaine du sujet. Parler d’une équipe sportive avec un lexique de terrain ; d’une négociation avec un champ maritime ou musical, mais pas en mélangeant trois univers.
Travailler la métaphore filée sur quelques phrases, pas sur des pages entières. Elle doit guider, non saturer.
Veiller à la progression : propre pour installer, figuré pour souligner, retour au propre pour conclure clairement.
Relire en mode « paraphrase » : si la version neutre n’est pas claire, l’image sert peut-être de cache-misère.
Couper les tics de langage. Éviter les formules toutes faites ; préférer une image courte, juste, reliée au contexte.
Le sens propre pose les fondations ; le sens figuré sculpte les reliefs. L’un sans l’autre expose à un double écueil : le bavardage ornemental ou l’écriture sèche. Savoir déceler, paraphraser, choisir et doser l’image transforme la lecture en enquête éclairée et l’écriture en geste maîtrisé. L’important n’est pas d’« avoir de l’imagination » à tout prix, mais de viser juste : une image située, brève, cohérente, qui aide le lecteur à voir mieux ce que vous vouliez dire.










