On peut livrer un projet avec un Gantt élégant, un stand-up quotidien et un reporting soigné… et malgré tout dériver. Ce qui distingue les organisations qui tiennent leurs promesses, c’est un langage commun des compétences. Un référentiel de compétences en gestion de projets fixe ce langage : il décrit ce que chaque rôle doit savoir, savoir-faire et faire savoir, avec des preuves observables et des niveaux de maîtrise objectivés. C’est un outil de pilotage autant qu’un levier RH : recrutement, mobilité, formation, évaluation de la performance, gestion des carrières, conformité et amélioration continue.
1) Pourquoi formaliser un référentiel ?
Fiabilité opérationnelle : on réduit l’aléa en clarifiant les attendus par rôle (chef(fe) de projet, PMO, product owner, scrum master, directeur(trice) de programme…).
Symétrie des exigences : ce qui est demandé en comité de pilotage est relié à des compétences vérifiables (par ex. « tenir l’EAC » implique la maîtrise EVM).
Accélération de l’onboarding : le nouveau chef de projet sait quelles capacités développer et comment être évalué.
GPEC & mobilité : passer de PM junior à senior devient un parcours, pas une négociation.
Formation ciblée : on finance des formations qui comblent précisément les écarts mesurés.
Trois familles de compétences structurent la gestion de projets performante :
Techniques de management de projet Planification, budget/EVM, risques, qualité, approvisionnements, contenu/scope, délais, intégration, configuration/changes, communication, parties prenantes, livrables, tests/acceptation, outils (MS Project, Jira, Power BI, Excel avancé), pratiques agiles/hybrides.
Leadership & collaboration Influence sans autorité, négociation, facilitation, résolution de problèmes, décision en incertitude, management des conflits, coaching, management visuel, écriture exécutive, storytelling des enjeux.
Stratégie & business Business case, bénéfices et valeur, portefeuille/programmes, conformité et contrats, durabilité/ESG, sécurité & HSE sur projets industriels, gouvernance, data-driven PMO (KPI, tableaux de bord), maîtrise des risques réputationnels et réglementaires.
Cinq niveaux de maîtrise (échelle ancrée)
N1 – Découverte : vocabulaire et concepts, action guidée.
N2 – Exécution : applique des procédures, livrables conformes sous supervision.
N3 – Autonomie : anticipe, ajuste, communique, tient les jalons.
N4 – Maîtrise : optimise, arbitre les compromis coût-délais-périmètre, influence les parties prenantes.
N5 – Référence : conçoit des standards, forme, transforme les pratiques au niveau portefeuille.
Intégration & gouvernance (cadence des comités, décision, escalade).
Agile/hybride (cadence, backlog, incréments, gestion de la dette).
Data & outils (MS Project, Jira/DevOps, Miro, Power BI, Excel avancé avec EVM).
B. Leadership
Influence & négociation, facilitation d’ateliers, gestion de conflit, prise de décision en incertitude, communication exécutive, éthique & intégrité, sens du service client.
C. Stratégie & business
Business case, gestion des bénéfices, portefeuille/programmes, conformité & ESG, sécurité/HSE, maturité organisationnelle, pilotage par la valeur.
4) Exemple de compétence détaillée
Gestion des risques (tous contextes)
Descripteur : sécuriser les objectifs en réduisant l’exposition aux aléas.
Indicateurs : % risques critiques avec plan de réponse, tendance de l’exposition résiduelle, délai moyen de traitement, taux de réalisation des déclencheurs (triggers).
Preuves : registre des risques vivant, analyses quali/quanti, plans de réponse budgétés, revues périodiques, intégration au planning et au coût.
N2 : tient un registre simple et met à jour les statuts.
N3 : relie risques au chemin critique et au budget, anticipe les déclencheurs.
N4 : mène des quantifications (PERT, distributions), influence les sponsors dans les arbitrages.
N5 : industrialise la pratique (modèles, taxonomies, capitalisation multi-projets), pilote le « risk burn-down ».
Pilotage EVM (projets à coûts/échéances sensibles)
Descripteur : mesurer la valeur acquise et projeter l’atterrissage.
Indicateurs : CPI, SPI, EAC vs BAC, variance à l’achèvement.
Preuves : courbes EV/PV/AC, hypothèses d’EAC, plan de redressement quand CPI<1 ou SPI<1.
Niveaux : de la lecture basique (N1) à la construction d’un tableau de bord EVM et formation d’autres PM (N5).
5) Échelle d’évaluation (exemple ancré)
0 : non observé • 1 : notions • 2 : exécute guidé • 3 : autonome • 4 : maîtrise et influence • 5 : référence. Pour chaque compétence, formuler 2–3 critères observables par niveau (pas de généralités). Exemple « Communication exécutive » N4 : rédige un mémo d’une page structuré (situation-options-recommandation-risques), lisible en 3 minutes par un sponsor.
6) Construire et déployer le référentiel — méthode en 8 étapes
Cadrer : périmètre (rôles, types de projets), objectifs RH et business, gouvernance.
Niveaux flous : « bon communicant » n’est pas évaluable. Préférer des comportements observables.
Déconnexion du business : un référentiel sans business case et bénéfices mesurés reste décoratif.
Absence de preuves : sans livrables ni KPI, l’évaluation vire au subjectif.
Pas de boucle d’amélioration : un référentiel figé se périme en un an.
11) Check-list d’implémentation (rapide)
Périmètre, rôles, objectifs formalisés.
12–20 compétences, définitions claires.
Niveaux N1–N5 ancrés, preuves associées.
Grilles d’évaluation et gabarits (plan, registre, mémo, dashboard).
Alignement RH (fiches de poste, parcours, formation).
KPI de maturité et cadence de revue.
Capitalisation REX → mise à jour semestrielle.
Un référentiel de compétences réussit quand il devient un contrat d’exécution entre la stratégie, la gouvernance et le terrain : chacun sait ce qu’il doit maîtriser, comment le prouver et comment progresser. On n’achète pas la fiabilité ; on la construit, compétence après compétence, décision après décision. Le référentiel donne la direction, et les projets livrent la preuve.
Preuves : user stories INVEST, Definition of Ready/Done, revues de sprint actionnables.
13) Grilles d’évaluation ancrées (extraits prêts à copier)
A) « Planification & séquencement »
Niveau
Descripteur observable
Preuves
N2
Plan simple aligné sur WBS
WBS, jalons, dépendances basiques
N3
Chemin critique & buffers
Diagramme réseau, justification des marges
N4
Rebaselining maîtrisé
Note d’impact, recalage coûts/délais
N5
Standardise la pratique
Modèles, coaching, audit interne positif
B) « Parties prenantes & communication »
Niveau
Descripteur
Preuves
N2
Cartographie + plan d’engagement
Matrice influence/ intérêt, messages clés
N3
Récit exécutif clair
Mémo S-O-R-R, CR décisionnels ≤24 h
N4
Gère conflits et résistances
Journal des risques politiques, arbitrages
N5
Diffuse un standard maison
Gabarits, mentorat, retours sponsorés
14) Mise en correspondance « compétences ↔ pratiques ↔ KPI »
EVM ↔ Pilotage coût/délai ↔ SPI, CPI, EAC : la compétence se prouve par la capacité à expliquer l’atterrissage et à tenir un plan de redressement.
Risques ↔ Anticipation ↔ Risk burn-down, % plans actifs : au-delà du registre, c’est la baisse objectivée de l’exposition qui compte.
Backlog management ↔ Priorisation de valeur ↔ Lead time, % objectifs atteints : un backlog « sain » vaut mieux qu’un backlog « plein ».
Gouvernance ↔ Décision & escalade ↔ Délai médian de décision : mesurer la friction décisionnelle révèle la maturité.
15) Étude de cas -Déployer un référentiel en 90 jours (industrie/IT, multi-équipes)
Semaine 1–2 — Cadrage Atelier avec sponsors/PM/PMO pour figer 15 compétences communes, 5 spécifiques par rôle. Livrables : charte de référentiel, RACI de gouvernance.
Semaine 3–4 — Prototypage Deux projets pilotes (un « prévisible », un « changeant »). On remplit les grilles, on teste les niveaux N1–N5, on ajuste la sémantique.
Semaine 5–6 — Outillage Gabarits (registre risques, EVM, mémo exécutif), mini-MOOC de 60 min/compétence, tableau de bord (KPI de maturité).
Semaine 7–8 — Montée en charge Onboard 6–8 projets, boucle de feedback bimensuelle, coaching flash (30 min/PM). On mesure : complétude, lisibilité des décisions, stabilité du chemin critique.
Semaine 9–12 — Stabilisation Audit léger, publication v1.0, plan de progrès individuel (top 3 gaps par PM), calendrier de REX trimestriel.
ROI observé (12–24 semaines) : accélération des décisions, baisse des dérives « silencieuses », meilleure lisibilité des arbitrages et des risques croisés fournisseurs.
16) Change management – traiter les objections
« Encore une couche RH » → Réponse : la preuve est opérationnelle (KPI, livrables). Sans preuves, pas d’évaluation.
« Nos projets sont trop différents » → Réponse : 12–20 compétences « socle » + 4–6 spécifiques suffisent. La personnalisation se fait par les preuves.
« Trop lourd » → Réponse : cycles courts, pilotes, suppression des redondances. On remplace trois documents épars par un gabarit utile.
17) Lexique minimal (utile pour un langage commun)
BAC (Budget at Completion) : budget validé à l’achèvement.
EV/PV/AC : valeur acquise/planifiée/coûts réels.
EAC/ETC : atterrissage projet / reste à faire.
CPI/SPI : indices coût/délai (≥1 = sain).
Chemin critique : séquence de tâches contraignant la date de fin.