Dans l’entreprise moderne, le tableau de bord logistique est l’instrument de vol. Sans lui, on “vole à vue” : les équipes naviguent entre urgences et impressions. Avec lui, on pilote les priorités, on arbitre les compromis (service/coûts/CO₂) et l’on sait, faits à l’appui, où agir maintenant. Productif, logistique, administratif : tout processus qui crée de la valeur a besoin d’un dispositif de mesure court, lisible, actionnable.
La logistique, elle, n’est pas qu’un ruban de camions et de palettes. C’est un réseau d’informations qui s’enrichit à chaque maillon de la chaîne—commande, préparation, expédition, réception, retour. Mesurer l’efficacité de ces étapes dans un tableau de bord permet deux choses à la fois : une vue d’ensemble (ce que les opérationnels appellent le monitoring) et une capacité d’intervention au bon endroit, au bon moment.
le tableau de bord logistique est un langage commun entre le terrain et la direction. Il sert à voir juste, à décider vite et à améliorer durablement. Son succès tient à trois vertus : données propres, indicateurs pertinents, rituel de lecture. Le reste—couleurs, formats, gadgets—n’a d’intérêt que s’il sert ces trois exigences.
Ce que doit raconter un tableau de bord logistique
Un tableau de bord logistique crédible répond à trois questions simples, tous les jours, sans effort cognitif inutile :
Sommes-nous à l’heure ? (OTD/OTIF, délais réels vs promesse client)
À quel coût ? (coût/commande, ventilation transport/entrepôt, dérives)
Avec quel impact ? (incidents, retours, ruptures, empreinte CO₂)
Il n’empile pas des chiffres. Il met en scène des écarts. Il hiérarchise. Il montre la tendance (30 jours glissants) et l’instantané (aujourd’hui). Il dégage 2–3 décisions opérationnelles immédiates.
Indicateurs : l’arme et la méthode
Tous les KPI ne se valent pas. On en distingue trois familles utiles :
Indicateurs d’alerte : ils dévoilent l’anomalie, le décrochage, l’incohérence (p. ex. hausse subite des dommages).
Indicateurs d’efficience : ils mesurent l’atteinte de la cible (OTD, délai moyen, coût/commande).
Indicateurs d’anticipation : ils projettent l’impact d’une variable (mix modal, saisonnalité, occupation d’entrepôt) sur les performances à venir.
Les “classiques” de la logistique restent indémodables parce qu’ils éclairent la réalité terrain : taux de disponibilité produit, taux de service, rotation de stock, occupation d’entrepôt, coûts de transport, qualité de livraison (OTD/OTIF), et—de plus en plus—intensité carbone par commande.
La donnée : fondations et hygiène
Un tableau de bord se juge d’abord à la fiabilité de sa donnée. Source, fréquence, format, gouvernance : sans discipline, les KPI deviennent décoratifs, voire trompeurs. Le principe est simple : une ligne = une réalité opérationnelle (une commande, un colis, une tournée) et des champs normalisés (dates, unités, libellés). Le reste est affaire de rigueur : contrôles automatiques, dictionnaire de données, traçabilité des corrections.
La récompense ? Des résultats crédibles qui autorisent des décisions concrètes : resserrer un créneau transporteur, renforcer un fournisseur performant, reconfigurer un schéma de préparation, tester une alternative modale.
Automatisation : moins d’efforts, plus de jugement
L’époque où l’on passait des heures à extraire, consolider et mettre en forme sur des feuilles isolées est révolue. L’automatisation du reporting réduit le coût de la donnée et libère du temps pour l’analyse. Un bon système :
aspire les données à fréquence connue,
calcule les indicateurs selon des règles auditées,
met en forme des vues standard (executive one-page, focus transport, focus entrepôt),
évite les silos en connectant les composantes de la chaîne,
donne de l’autonomie aux métiers (filtres, périodes, exports) sans dépendance permanente à l’IT.
Le bénéfice n’est pas que financier. Il est culturel : la conversation interne bascule de “qui a le bon chiffre ?” à “que fait-on demain matin ?”.
Chaîne d’approvisionnement : un tableau de bord par maillon… et une grammaire commune
Le choix des indicateurs dépend du contexte : fabrication vs distribution, B2B vs B2C, multi-sites vs mono-site. Les KPI côté “client” ne sont pas ceux du “fournisseur”. Mais tous doivent parler la même grammaire : définitions stables, unités cohérentes, objectifs alignés sur la stratégie. C’est à cette condition qu’un groupe peut agréger, comparer, arbitrer.
Les questions qu’un bon tableau de bord aide à trancher deviennent, alors, stratégiques :
Quel transporteur offre le meilleur coût par km ou par kg à qualité égale ?
Où les dépenses logistiques dérivent-elles et pourquoi (période, zone, client, mode) ?
Quels fournisseurs signent la qualité la plus robuste ?
Quel mix modal minimise CO₂ sans casser le service ?
Sur quelles zones atteint-on le plus haut niveau de livraisons parfaites ?
L’exigence du “one-page” : un cadre qui force la clarté
La contrainte de la vue unique n’est pas cosmétique. Elle oblige à prioriser : 6–8 tuiles KPI, des feux tricolores lisibles, une tendance courte, une répartition coûts, un bloc incidents, un encart “actions”. Tout ce qui n’aide pas à décider sort du cadre ou migre dans une vue focus (transport, entrepôt, client).
Tableau de bord logistique One-Page dans Excel
Conception, KPI, interprétation et déploiement opérationnel
Un bon tableau de bord logistique tient en une page. Il raconte clairement l’histoire des flux (commande → préparation → expédition → réception) et met en avant ce qui doit changer aujourd’hui pour améliorer le service, les coûts et l’empreinte carbone. Le modèle que je vous ai livré est pensé pour cela : une vue exécutive One-Page, des KPI calculés automatiquement, des sparklines pour la tendance, et une seconde vue One-Page centrée “Transport”. Voici comment l’utiliser, l’expliquer à vos équipes et l’étendre.
Pourquoi une vue One-Page ?
Décision rapide : en 60–90 secondes, un manager doit savoir si l’OTD tient la cible, si le coût/commande dérape et où se situent les incidents.
Alignement : mêmes KPI, mêmes définitions, mêmes seuils pour tous (exploitation, transport, service client, finance).
Discipline : un format A4 paysage, imprimable, oblige à la hiérarchisation et réduit le “bruit” des tableaux interminables.
Périmètre et cas d’usage
Entrepôts multi-sites (ex. Casablanca, Tanger, Fès) et modes de transport (Route, Air, Mer).
Supervision journalière / hebdomadaire : lecture des 30 derniers jours pour repérer les tendances.
Pilotage cible/écarts : objectifs modifiables dans l’onglet Paramètres (OTD, délai moyen, coût/commande, taux de dommages).
Focus transport : coûts, CO₂ et ponctualité par mode pour arbitrer les schémas logistiques.
Architecture du fichier
Données : une ligne = une commande (date, client, entrepôt, mode, délais, coûts, incidents, CO₂).
Paramètres : début/fin de période, filtres Entrepôt & Transport, cibles et seuils.
KPI : calculs consolidés (n’utilisez pas cette feuille pour la saisie).
Entrepôt (Casablanca/Tanger/Fès) – Transport (Route/Air/Mer)
Délai théorique (h) vs Délai réel (h)
Coût transport (MAD), Coût entrepôt (MAD)
Lignes & Heures préparation (pour la productivité)
Dommages / Retours / Ruptures (0/1)
Poids (kg), Distance (km), CO₂ (kg)
Astuce : si vous ne mesurez pas encore le CO₂, démarrez par une estimation simple : CO2_kg ≈ (Poids_kg / 1000) × Distance_km × facteur_mode (ex. Route ≈ 0,10 kg CO₂/tonne-km, Air ≈ 0,60, Mer ≈ 0,015 – à adapter selon votre flotte et vos sources internes).
KPI : définitions, cibles et formules (Excel)
1) OTD — On-Time Delivery
Définition : part des commandes livrées à l’heure (délai réel ≤ délai théorique). Cible conseillée : ≥ 95 % (modifiable). Formule (concept) :
Permet de suivre l’effet des modes opératoires (picking par vagues, batch picking, slotting, etc.).
6) CO₂ / commande (kg)
CO₂/commande = Somme(CO₂_kg) / Nb commandes
Aide à piloter le modal shift (Air → Route/Mer), les schémas de consolidation et les choix de fournisseurs.
Lecture de la One-Page : comment interpréter
OTD en vert, coût/commande en orange : service tenu mais coût élevé → chercher l’origine (Air non planifié ? sur-emballage ? sur-capacité en entrepôt ?).
OTD en rouge, délai moyen en rouge : promesse de délai sous-estimée ou congestion → revoir cut-off, créneaux transporteurs, ressources de préparation.
Incidents en rouge, OTD en vert : la vitesse dégrade la qualité → corriger conditionnement, contrôles, formation.
CO₂ élevé, coût maîtrisé : arbitrer un mix modal plus sobre (Mer + pré-avis clients, schémas hub-and-spoke).
Sparklines : 3 courbes sur 30 jours (OTD, délai, coût) ; cherchez les ruptures de tendance (pointe saisonnière, grève, nouveau client).
Mode opératoire (pas à pas)
Nettoyer les données : format de dates, valeurs > 0 pour distance et coûts, 0/1 pour incidents.
Coller / Importer dans Données (gardez les en-têtes).
Paramétrer la période, l’entrepôt et le mode dans Paramètres.
Définir les cibles (OTD, délai, coût/commande, dommages).
Lire la One-Page : KPI ↔ cibles, regarder sparklines, ouvrir la vue “Transport”.
Peut-on ajouter d’autres entrepôts ou modes ? Oui : complétez la liste dans Paramètres et alimentez Données avec les mêmes libellés.
Changer de devise ? Remplacez le format MAD par votre devise et, si besoin, ajoutez un onglet “Taux” pour convertir.
Délai théorique : comment le définir ? Combinez distance, mode et temps de traitement (prépa/chargement) ; documentez la règle dans votre référentiel et revoyez-la trimestriellement.
On veut le délai en jours ouvrés Ajoutez une colonne “Délai_réel_j_ouvrés” avec un calcul basé sur un calendrier travail (ou Power Query/Power Pivot si disponible).
Check-list de déploiement
Valider la liste des KPI et leurs définitions.
Fixer les cibles réalistes (par saison si besoin).
Nettoyer l’historique (3 mois minimum).
Peupler l’onglet Données et tester les filtres.
Vérifier les sparklines et les 3 graphiques.
Écrire la routine quotidienne de revue.
Former chefs d’équipe (lecture et décisions).
Ajouter 2–3 actions d’amélioration immédiates.
Mettre en place un journal des écarts (qui/quoi/quand).
Programmer une revue mensuelle cibles/process.
Un tableau de bord logistique utile tient sa promesse si :
les données sont fiables,
les KPI sont stables et compris par tous,
la One-Page conduit à des décisions concrètes.
Le modèle fourni concentre l’essentiel : OTD, délai, coût/commande, incidents, productivité, CO₂, une tendance sur 30 jours et une vue transport pour arbitrer. Vous pouvez l’adopter comme rituel d’équipe (15 min/jour), vous installez une boucle d’amélioration continue simple, lisible et… exigeante, exactement ce qu’il faut pour gagner en service, en coûts et en sobriété logistique.