Dans l’architecture d’un projet exigeant, la clarté des rôles est la clef de voûte de l’exécution. La matrice RACI, outil structurant, met au jour les responsabilités, stabilise les relations entre acteurs et conserve la vitesse sans affaiblir la maîtrise. Employée à bon escient, elle réduit les angles morts, amortit les aléas et institue un rythme de coopération clair et partagé.
1) Les quatre lettres qui ordonnent l’action
R — Responsible (Réalisateur opérationnel) Celui qui fait. Il produit le livrable, mène la tâche, coordonne les moyens. Il peut y avoir plusieurs R sur une activité complexe, mais la simplicité recommande la parcimonie.
A — Accountable (Autorité d’arbitrage / Approbateur unique) Celui qui endosse. Il tranche, valide le résultat et porte la responsabilité finale. Un seul A par tâche : c’est la règle cardinale.
C — Consulted (Contributeurs consultés) Ceux qui apportent de la substance : expertise, données, contraintes. On les sollicite en amont et pendant l’exécution ; ils dialoguent avec R.
I — Informed (Informés) Ceux qui doivent savoir, au bon moment, pour agir ailleurs sans friction. L’information est synchronisée mais unidirectionnelle.
Repères de vocabulaire utiles : on peut traduire R par opérateur, A par garant, C par référent, I par destinataire informé.
2) Parties prenantes : cartographier avant d’attribuer
Identifier d’abord, attribuer ensuite. Une RACI solide commence par une cartographie des acteurs :
Commanditaires & gouvernance : sponsor, comité de pilotage, direction métier.
Conduite de projet : chef de projet, PMO, qualité.
Métiers impactés : production, commercial, service client, juridique, achats, finance.
Fonctions support : IT/DSI, sécurité, data, RH, communication, HSE.
Chaque acteur est positionné selon son pouvoir d’arbitrage, son exposition au risque, sa capacité d’exécution et sa contribution d’expertise.
3) Méthode en 6 étapes pour bâtir une RACI robuste
Lister les résultats attendus (livrables, jalons, décisions).
Segmenter les tâches au niveau utile (ni trop haut, ni micro-gestes).
Désigner le R au plus près du terrain, fixer l’A au bon niveau hiérarchique.
Choisir les C qui apportent de la valeur (peu, mais bien).
Déterminer les I à informer pour fluidifier l’écosystème.
Valider collectivement, publier, et revoir à chaque jalon (la RACI vit avec le projet).
Règles d’or :
Un seul A par tâche.
Au moins un R par tâche.
Les C sont choisis pour la qualité de leur input, pas pour flatter l’ego.
Les I reçoivent l’information utile, ni plus ni moins.
4) Exemple condensé — Organisation d’un événement B2B (500 pers.)
Tâche / Livrable
Sponsor
Chef de projet
Régie générale
Sécurité
Com & Presse
Achats
Juridique
IT/Streaming
Hospitalité
Cadre & budget validés
A
R
I
C
C
I
I
Conduite de projet (planning, REX)
I
A/R
C
I
I
I
I
I
I
Plan technique (son/lumière/vidéo)
I
C
A/R
I
I
C
C
I
Sécurité & sûreté (ERP, PCS, plans)
I
C
C
A/R
I
C
I
I
Accueil & billetterie (parcours, QR)
I
R
C
C
I
A/C
I
Protocole & VIP
I
R
C
C
I
A/C
Presse & digital (accréd., social room)
I
C
I
I
A/R
C
I
Contrats prestataires
I
R
C
C
C
A/R
C
C
C
Conformité (assurances, droit à l’image)
I
C
I
C
C
C
A/R
Restauration & hospitalité
I
C
I
I
C
A/R
Go/No-Go H-24 & H-1
A
R
C
C
I
I
I
C
C
Lecture : une seule autorité d’arbitrage par ligne (A), un opérateur clair (R), les experts en C, les parties à informer en I.
5) Intégrer la RACI dans les rituels de pilotage
Affichage : la RACI figure sur le tableau de bord du projet ; elle accompagne chaque ordre du jour.
Rituels : elle sert de référence en réunion (qui parle pour quoi ? qui tranche ?).
Flux : les circuits de validation documentaire suivent la colonne des « A ».
Traçabilité : les décisions sont datées, nominatives, archivées.
Indicateurs utiles :
% de tâches avec A unique ;
ratio C/tâche (signe d’inflation si > 3 en permanence) ;
tâches sans R (anomalie), A surchargé (risque de goulot) ;
délai moyen entre production (R) et validation (A).
6) Variantes et cousins : quand sortir du RACI pur
RASCI : ajoute S (Support) pour distinguer l’aide opérationnelle du Consulted.
DACI : met l’accent sur le Driver (conduite) et le Approver (approbation).
RAPID (Bain) : clarifie qui Recommande, qui Approuve, qui Perform, qui Input, qui Décide.
ARCI : inverse la présentation pour insister sur l’Accountability.
Choisir une variante en fonction de la culture de l’organisation, sans multiplier les lettres au point de perdre la lisibilité.
7) Anti-patterns fréquents
Plusieurs A sur une même tâche → corriger : arbitrer le niveau idoine d’autorité, un seul A.
Tâches sans R → corriger : rapprocher l’exécution du terrain, nommer un R identifiable.
Inflation des C → corriger : limiter aux apports décisifs, regrouper les avis.
I saturés d’e-mails → corriger : définir un rythme d’information (hebdo, jalons).
A goulot → corriger : déléguer par sous-périmètre, instituer des A adjoints.
8) Mise en œuvre outillée
Document de référence : une matrice A4 (Word) lisible pour le comité, et une version Excel filtrable par livrable/équipe.
Contrôle d’accès : la RACI est officielle ; toute modification passe par le PMO.
Historique : chaque changement de rôle est journalisé (date, motif, impact).
Intégration : relier la matrice aux workflow de validation (contrats, specs, communications).
9) Formulations utiles pour clarifier sans équivoque
« X est A sur le lot Sécurité ; Y est R pour l’exécution ; Z est C pour l’expertise ERP ; Comité en I hebdomadaire. »
« La validation finale du livrable Procédure d’accueil relève de [Nom, fonction] (A). [Nom] conduit la production (R) avec l’appui de [Nom] (C). »
« Les informés reçoivent un bulletin unique le vendredi 16 h ; pas de diffusion au fil de l’eau. »
Matrice RACI : Mise en œuvre avancée, gouvernance vivante et mesure d’efficacité
RACI compose la partiture du projet : autorité, exécution, consultation, information jouent à l’unisson. À l’oreille, rien ne crisse : décisions au tempo, livrables sans dissonance, interprètes au clair de leur partition. La gouvernance, ici, dirige plutôt qu’elle discourt.
1) Charte d’usage (à afficher dans le projet)
Autorité singulière : un seulA par tâche, identifié par son nom et sa fonction.
Exécution au plus près : le R est positionné là où se fait le travail.
Consultation frugale : les C sont triés pour leur valeur d’apport, pas pour leur statut.
Information utile : les I reçoivent le bon niveau, au bon rythme, par un canal unique.
Traçabilité : toute validation A est datée, archivée, référencée au livrable.
Révision périodique : la matrice est revue à chaque jalon et lors de tout changement d’architecture.
2) Cycle de vie d’une RACI
Initialisation : atelier d’1 h par lot critique (livrables, décisions, risques).
Publication : matrice A4 lisible + version Excel filtrable ; lien dans chaque ordre du jour.
Rituels : au Kick, au Steering et au Go/No-Go, on ouvre la RACI avant les débats.
Gestion des écarts : journal des anomalies (double A, tâche sans R, inflation de C).
Audit flash (mensuel) : 10’ de contrôle croisé (équipe ≠ du lot).
Révision : à chaque changement d’organisation, une RACI delta est publiée.
3) Intégration aux rituels de pilotage
Ordre du jour par colonnes : A en tête (décisions à prendre), R ensuite (avancement), C (points d’expertise), I (information en clôture).
SLA d’approbation : délai cible entre production R et validation A (ex. 48 h ouvrées).
Signal unique : toutes les validations A passent par un workflow identifié (éviter les “OK” dispersés).
Kanban RACI : tags A en attente, R en cours, C requis, I planifié.
4) Conflits fréquents et protocole d’arbitrage
Double A : trancher au bon niveau (sponsor) ; un A, des C influents si besoin.
R sans moyens : réallouer budget/ressources ; un R sans levier n’est qu’un figurant.
C envahissant : cadrer par une fenêtre de consultation (deadline + format d’avis).
I saturés : passer à une lettre d’information unique (hebdo, 1 page).
Procédure express (4 temps) : constater l’écart → rappeler la Charte → proposer le correctif → enregistrer la décision (date, auteur, portée).
5) Adapter RACI à différents contextes
Agile / produit : A = Product Owner, R = équipe (tech/ops), C = UX, Sécurité, Juridique, I = parties métiers. Une RACI par Epic majeure, revue à chaque PI.
Multi-entreprises : proscrire le co-A ; désigner un A (hôte) et, côté partenaire, un C mandaté.
Fonctions régulées (HSE, Conformité, Data) : garder A sur le livrable opérationnel ; attribuer aux fonctions régulées un C à droit de veto clairement documenté (critères, délais).
Run & change : deux RACI sœurs — l’une pour l’exploitation, l’autre pour le projet — reliées par un point d’intégration (changement, mise en prod).
6) Mesurer pour piloter : indicateurs clés
A unique / tâche : 100 % (objectif non négociable).
Délai médian d’approbation (A) : ≤ 48 h ouvrées.
Densité de C par tâche : ≤ 2 (au-delà, risque d’enlisement).
11) Clause RACI (à insérer dans une charte ou un contrat)
Clause de gouvernance RACI. Pour chaque livrable et décision, une matrice RACI désigne un unique Approver (A), au moins un Responsible (R), les Consulted (C) limités aux apports décisifs, et les Informed (I) selon un plan de communication. Les validations A sont rendues via [outil] sous [SLA] et horodatées. Toute modification de rôle est publiée dans un addendum RACI et appliquée à compter de sa diffusion.