Dans Iphigénie en Tauride, Euripide rattrape une disparue que tous croyaient sacrifiée à Aulis. Iphigénie n’est pas morte : arrachée à l’autel par Artémis, elle a été reléguée au bout du monde, en Tauride, où elle vit en exil sous un rôle terrible, celui de prêtresse chargée de mettre à mort chaque étranger qui approche du rivage. Le jour où deux jeunes Grecs sont capturés et livrés à son culte, la tragédie se referme sur elle : au moment même où la lame doit tomber, la sœur reconnaît son frère au pied de l’autel.
Derrière ce retournement spectaculaire, la pièce interroge la part de violence que peut contenir une religion, le poids d’une lignée maudite et la question lancinante du pardon. Elle ne se contente pas de dérouler une fatalité aveugle : elle montre des êtres qui luttent, mot après mot, décision après décision, pour transformer un destin de sang en histoire de salut et de réconciliation.
Iphigénie en Tauride appartient au dernier Euripide, celui qui aime revisiter les grands mythes pour en faire des drames psychologiques et politiques. L’histoire s’inscrit dans le cycle des Atrides, cette famille maudite où les crimes se répondent de génération en génération : Tantale, Pélops, Atrée, Agamemnon, Clytemnestre, Électre, Oreste…
On se situe après le fameux épisode du sacrifice d’Aulis :
La pièce se tient donc à la jonction de plusieurs drames : la guerre de Troie en arrière-plan, le matricide d’Oreste, la vengeance des dieux, et cette sœur qu’on croit disparue mais qui, dans un lointain pays, continue de vivre dans un exil religieux.
La tragédie s’ouvre sur un long monologue d’Iphigénie. Elle se présente, rappelle son origine (fille d’Agamemnon et de Clytemnestre), puis raconte son « sacrifice » à Aulis et son sauvetage mystérieux par Artémis. On comprend qu’en Tauride, elle est chargée de sacrifier tous les étrangers qui abordent la côte.
Elle confie aussi un rêve troublant : elle a vu la maison de ses parents s’effondrer comme un palais en ruine. Ce songe lui fait croire que son frère Oreste est mort. Dès l’ouverture, la pièce installe donc une double tonalité : la nostalgie de la Grèce perdue et le pressentiment d’un désastre familial.
Le roi Thoas gouverne la Tauride. Superstitieux et violent, il se soumet aux oracles qui imposent le sacrifice des étrangers sur l’autel d’Artémis. C’est dans ce cadre que deux jeunes Grecs sont capturés : Oreste et son ami Pylade.
Oreste, pour se libérer de la malédiction qui le poursuit depuis qu’il a tué sa mère Clytemnestre, a reçu d’Apollon l’ordre de partir chercher la statue d’Artémis en Tauride. S’il réussit, il sera purifié. Il arrive donc en ennemi « sacré », sans savoir que sa sœur vit là, sous une nouvelle identité sacerdotale.
Les deux amis sont remis à Iphigénie pour être sacrifiés. Chacun ignore encore tout du lien de parenté qui les unit.
Iphigénie, touchée par ces étrangers grecs, veut les interroger avant le sacrifice. Elle espère aussi profiter de cette rencontre pour confier une lettre à un messager qui la porterait à sa famille en Grèce. Elle imagine faire épargner l’un des deux hommes pour qu’il devienne ce messager.
À partir de là, la pièce se construit comme une enquête. Iphigénie pose des questions : leur cité d’origine, leurs proches, les événements récents en Argolide… Peu à peu, les réponses d’Oreste et de Pylade réveillent la mémoire : noms, lieux, drames familiaux. La vérité finit par éclater : l’un des étrangers n’est autre qu’Oreste, le frère qu’elle croyait mort.
La scène de reconnaissance est au cœur de la tragédie. Iphigénie comprend qu’elle s’apprêtait à verser le sang de son propre frère. Le sacrifice devient alors insupportable : le rite religieux se heurte à la voix de la fraternité.
Après la reconnaissance, Iphigénie refuse d’obéir à la loi taurienne. Mais comment désobéir sans périr aussitôt ? Ensemble, Iphigénie, Oreste et Pylade élaborent un stratagème.
Iphigénie annonce à Thoas que les étrangers sont souillés par un crime grave et qu’il faut les « purifier » ainsi que la statue d’Artémis en les conduisant à la mer. Elle obtient le droit de les emmener hors du temple sous prétexte de rite de purification. En réalité, elle prépare la fuite, avec son frère, son ami et la statue sacrée.
Le plan repose sur un équilibre subtil : respecter suffisamment les formes du culte pour ne pas se faire démasquer tout de suite, tout en utilisant le langage religieux pour ouvrir un espace de liberté.
Lorsque la fuite est découverte, Thoas se lance à la poursuite des fugitifs. La tension atteint son sommet : la colère du roi menace de tout détruire, le navire grec tente de s’échapper, l’avenir d’Iphigénie et d’Oreste est suspendu.
C’est alors qu’intervient une déesse, Athéna. Elle ordonne à Thoas de cesser la poursuite, annonce que le voyage d’Iphigénie et d’Oreste est conforme à la volonté des dieux et fixe le destin de chacun :
La tragédie s’achève sur une issue rare dans le théâtre grec : non pas un bain de sang, mais une libération, un apaisement et une sortie du cycle infernal.
Elle est le centre moral et émotionnel de la pièce. Jadis victime sacrifiée, elle est aujourd’hui prêtresse d’un culte qu’elle exècre. Elle obéit par devoir, mais chaque sacrifice humain la blesse. Sa trajectoire va de la résignation à l’initiative : grâce à la reconnaissance de son frère, elle ose trahir la loi de Tauride pour sauver la vie et retrouver sa famille.
Iphigénie est aussi une figure de l’exil : elle vit entre deux mondes, grec par le cœur, barbare par la fonction. Sa parole est traversée par la nostalgie, mais aussi par un sens aigu de la responsabilité.
Héritier d’une lignée maudite, Oreste est hanté par le meurtre de sa mère. Il porte la culpabilité comme un vêtement trop lourd. La mission imposée par Apollon – ramener la statue d’Artémis – est pour lui une marche vers la purification, mais aussi une épreuve terrible.
Le personnage oscille entre accès de désespoir, courage héroïque et désir d’en finir. La reconnaissance avec Iphigénie lui redonne une raison de vivre : il n’est plus seulement le matricide traqué, mais un frère retrouvé, inscrit dans une histoire familiale qui ne se réduit pas au crime.
Pylade incarne l’amitié absolue. Il est prêt à mourir à la place d’Oreste, prêt aussi à tout partager avec lui : le danger, la faute, la quête. Là où Oreste vacille, Pylade reste souvent la voix de la raison, de la loyauté et de la fermeté.
Son rôle montre que dans un univers dominé par le sang, il existe une autre forme de lien tout aussi puissante que la parenté : l’amitié comme pacte indestructible.
Roi de Tauride, Thoas apparaît d’abord comme un souverain brutal, soumis aux oracles et à la peur du sacrilège. Il incarne la figure du « barbare » vu par les Grecs : prompt à la violence, prisonnier des rites cruels, méfiant envers l’étranger.
Pourtant, ce n’est pas un monstre absolu. Il respecte les dieux, se laisse convaincre par le discours d’Iphigénie, puis se sent trahi. Sa colère finale est celle d’un pouvoir menacé.
Artémis, Apollon et Athéna traversent la pièce par leurs oracles, leurs décisions et leur présence finale. Ils ne sont ni parfaitement justes ni totalement arbitraires.
Les dieux apparaissent ainsi comme des forces avec lesquelles les humains doivent composer : on ne s’en libère pas totalement, mais on peut infléchir leur volonté par la ruse, la fidélité et le courage.
La pièce s’inscrit dans une chaîne de crimes : sacrifice de la fille par le père, meurtre du mari par la femme, meurtre de la mère par le fils… Habituellement, chaque faute appelle une vengeance, et la tragédie se nourrit de ce cercle sans fin.
Dans Iphigénie en Tauride, quelque chose bascule : au lieu d’un nouveau meurtre, Euripide imagine une brèche. La sœur retrouve le frère au moment précis où elle doit l’immoler, et choisit de désobéir au rite pour sauver la vie. La malédiction n’est pas niée, mais déplacée : le sang ne coule plus, la faute se transforme en occasion de purification.
La Tauride est décrite comme un pays « barbare », où l’on sacrifie les étrangers. Mais la pièce pose une question dérangeante : les Grecs sont-ils vraiment si différents ? À Aulis, Agamemnon n’a-t-il pas accepté l’idée de sacrifier sa propre fille ? La ligne de séparation entre barbarie et civilisation se trouble.
La tragédie devient ainsi un miroir : les pratiques sacrées de la Tauride renvoient aux violences de la Grèce elle-même. La critique ne porte pas seulement sur l’Autre, mais sur la logique sacrificielle en général.
La reconnaissance entre Iphigénie et Oreste bouleverse tout : ce n’est plus un étranger anonyme que la prêtresse doit tuer, mais son propre frère. La fraternité devient une force de résistance contre la loi, un motif pour inventer une autre issue que la mort.
L’amitié de Pylade joue un rôle similaire. Sa fidélité absolue met en lumière la possibilité d’un lien fondé sur le choix, non sur la fatalité du sang. Entre sœur, frère et ami, se dessine un petit groupe soudé qui défie une structure politique et religieuse beaucoup plus vaste.
Le salut ne vient pas seulement des dieux, mais aussi de l’intelligence humaine. Iphigénie invente un stratagème en se servant du langage religieux pour renverser le sens du rite : ce qui devait être un sacrifice devient une purification, ce qui devait enfermer les héros en Tauride les conduit hors de ce pays.
La fin, avec l’intervention d’Athéna, montre un compromis : la ruse humaine et la volonté divine convergent. Les dieux gardent le dernier mot, mais ce dernier mot ratifie en partie ce que les personnages ont eux-mêmes osé entreprendre.
La pièce est très construite :
La tension ne repose pas sur des batailles, mais sur la parole : questions, aveux, mensonges pieux, promesses. Euripide fait de la langue la véritable arme de ses personnages. C’est en parlant que l’on découvre la vérité, que l’on invente un plan, que l’on persuade le roi.
Le chœur, quant à lui, donne voix à la nostalgie, à la peur et au commentaire moral. Il rappelle la Grèce absente, les dangers du voyage, la fragilité des humains confrontés aux dieux.
En sortant de la lecture, vous devez pouvoir expliquer :
Quelques axes possibles pour un devoir :
Pour aller plus loin, vous pouvez vous demander :
Iphigénie en Tauride n’est pas un simple chapitre de plus dans la chronique sanglante des Atrides. La pièce entrouvre une porte là où tout semblait muré : pour une fois, la chaîne des meurtres se brise. Une sœur prend le risque de sauver son frère, un ami refuse de se protéger au prix de l’abandon, une prêtresse détourne un rite de mort pour en faire un passage vers la vie.
Ce qui se joue sur la scène, c’est l’idée même de seconde chance dans un univers qui a l’habitude de répéter le même drame. Le destin reste lourd, les dieux demeurent redoutables, mais les personnages gagnent une étroite marge de manœuvre qu’ils occupent pleinement. C’est sans doute là que réside l’actualité de cette tragédie : au cœur d’un monde gouverné par la violence et la fatalité, elle rappelle que la fraternité, l’amitié et la force des mots peuvent, parfois, infléchir le cours de l’histoire.
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