Nous montrons comment un calculateur multi-outils transforme ces concepts en décisions terrain lisibles, traçables et cohérentes. Chaque module s’appuie sur des entrées claires, des sorties chiffrées et un plan de réaction explicite, afin que la conformité ne dépende ni d’un “coup d’œil” ni d’un ressenti.
L’article déroule ensuite l’usage concret de ces briques : contrôle par limites avec ou sans incertitude, chaîne de cotes pour dimensionner l’assemblage, ajustements pour qualifier le montage, puis Cp/Cpk pour juger la tenue du procédé. En toile de fond, la MSA (GRR, biais, linéarité, ndc) et la traçabilité (enregistrements, instruments, opérateurs) assurent que les nombres racontent fidèlement la réalité. Le résultat : un langage commun, des décisions rapides, et des données prêtes pour l’amélioration continue.
Mode d’emploi détaillé, formules et bonnes pratiques
Un calculateur multi-outils rassemble, en un seul fichier, les fonctions clés du contrôle dimensionnel : limites & décision, empilage de cotes, ajustements (jeu/serrage) et capabilité (Cp/Cpk). Objectif : décider vite et bien, avec des entrées simples, des résultats lisibles et des réactions standardisées.
1) Vue d’ensemble des calculettes
Limites & décision (avec incertitude)
Entrées : nominal, tolérance +/– ou USL/LSL, mesures, incertitude élargie U.
Sorties : limites effectives, verdict simple (OK/NOK) et verdict prudent avec bande de garde (Accepter / Inconclu / Rejeter).
Empilage de cotes (chaîne de cotes)
Entrées : liste d’éléments avec sens (+/–), nominal, tol+ / tol–.
Sorties : Worst-Case (min/max extrêmes) et RSS (±3σ) avec comparaison à la spécification d’ensemble.
Ajustements (jeu/serrage, ISO 286)
Entrées : trou (D, ES, EI) et arbre (d, es, ei).
Sorties : Dmax/Dmin, dmax/dmin, jeu min/max, type d’ajustement (à jeu, transition, serré).
Capabilité (Cp/Cpk)
Entrées : USL/LSL, série de mesures (coller la colonne).
Sorties : n, moyenne, σ (court terme), Cp, Cpk, avec code couleur (≥1,33 vert, 1,00–1,33 ambre, <1,00 rouge).
Des mises en forme conditionnelles guident la lecture : zones de saisie en jaune, résultats en vert, alertes en rouge/ambre. Des listes déroulantes (ex. sens +/– en empilage) évitent les incohérences.
2) Limites & décision : simple et “avec incertitude”
2.1 Paramétrage
Saisir nominal et tolérances (Tol+, Tol–) ou directement USL/LSL.
La calculette calcule :
USL* = USL (si saisi) sinon nominal + Tol+
LSL* = LSL (si saisi) sinon nominal + Tol–
Plage tol. = USL* – LSL*
2.2 Deux niveaux de verdict
Décision simple : OK si LSL* ≤ mesure ≤ USL*, sinon NOK.
Inconclu dans les autres cas → demande de ré-mesure ou analyse.
Astuce : fixez U (p.ex. incertitude élargie k≈2) par type d’instrument/procédé. Cette approche réduit les faux rejets/acceptations quand les tolérances sont serrées.
3) Empilage de cotes : Worst-Case & RSS (±3σ)
3.1 Saisies
Une ligne par élément de la chaîne.
Sens (+/–) : “+” si la cote s’ajoute, “–” si elle s’enlève.
Nominal et Tolérances (Tol+, Tol–). Les tolérances peuvent être asymétriques.
3.2 Calculs clés
Contribution min (par élément) :
si sens “+” → nominal + Tol– ; si “–” → –(nominal + Tol+)
Contribution max (par élément) :
si sens “+” → nominal + Tol+ ; si “–” → –(nominal + Tol–)
Sommes Worst-Case :
Min Σ = somme des contributions min
Max Σ = somme des contributions max
Centre WC = (Min Σ + Max Σ)/2 ; Tol Σ WC = Max Σ – Min Σ
Approche statistique (RSS)
On approxime l’écart-type de chaque élément σᵢ par la loi uniforme sur la plage tolérancée :
Worst-Case vs cible : [Min Σ ; Max Σ] ⊆ [LSL ; USL] → OK sinon NOK.
RSS (±3σ) vs cible : [Centre ± 3σ] ⊆ [LSL ; USL] → OK sinon NOK.
Bon sens : Worst-Case est conservatif ; RSS suppose des contributions indépendantes et centrées. En cas de dépendances fortes (corrélation, jeux montés), privilégier Worst-Case ou documenter la corrélation.
4) Ajustements (jeu/serrage) — logique ISO 286
4.1 Entrées
Trou : diamètre nominal D (mm), ES (déviation sup., μm), EI (déviation inf., μm).
Arbre : diamètre nominal d (mm), es, ei (μm).
4.2 Calculs
Trou max = D + ES/1000 ; Trou min = D + EI/1000
Arbre max = d + es/1000 ; Arbre min = d + ei/1000
Jeu min = Trou min – Arbre max
Jeu max = Trou max – Arbre min
4.3 Classification
À jeu : Jeu min ≥ 0
Serré : Jeu max < 0 (interférence en tout point)
Transition : sinon (jeu variable / possible interférence)
Pour gagner du temps, une bibliothèque des tolérances normalisées (p.ex. H7/g6) peut alimenter automatiquement ES/EI/es/ei à partir du couple de lettres et du diamètre nominal.
Réunir ces calculettes en un outil unique simplifie la vie : même logique, même ergonomie, mêmes codes couleur. Les décisions s’alignent, les erreurs baissent, la traçabilité progresse. Avec une mesure apte, des tolérances claires et des réactions standard, le contrôle dimensionnel devient un levier d’exécution et plus seulement un filet de sécurité.
Ci-après 6 scénarios concrets (avec chiffres) pour montrer quand et comment utiliser chaque calculette du contrôle dimensionnel. Chaque cas indique les entrées, la logique, les résultats et la décision.
1) Limites & décision (avec incertitude) — arbre Ø12 mm
Contexte. Contrôle en cours de série sur un arbre tourné. Spécification. LSL = 11,980 mm ; USL = 12,020 mm. Mesure. m = 12,018 mm ; incertitude élargie U = 0,005 mm.
Résultats.
Décision simple : OK (11,980 ≤ 12,018 ≤ 12,020).
Décision prudente (bande de garde) : (m + U) = 12,023 > USL ⇒ Inconclu (ni accepté, ni rejeté).
Action terrain. Re-mesurer avec un autre moyen (ou opérateur) et/ou réduire U (meilleure méthode), avant décision finale.
2) Empilage de cotes (chaîne A + B – C) — assemblage 100 mm
Contexte. Longueur d’un sous-ensemble = A + B – C. Cible d’ensemble. 100,000 ± 0,100 mm (LSL = 99,900 ; USL = 100,100).
Éléments (nominal ; Tol+ / Tol–).
A : 40,000 mm ; +0,020 / −0,010
B : 60,000 mm ; +0,030 / −0,020
C (soustrait) : 0,050 mm ; +0,010 / −0,010
Worst-Case.
Min Σ = 99,910 mm ; Max Σ = 100,010 mm → OK vs [99,900 ; 100,100].
RSS (±3σ).
σ_tot ≈ 0,0178 mm → [Centre ± 3σ] = [99,9066 ; 100,0134] mm → OK.
Conclusion. L’assemblage a de la marge (WC et RSS passent). Pas d’action.
3) Ajustements trou/arbre (jeu/serrage) — Ø50 mm
Contexte. Montage arbre dans alésage, déviations fournies sur le plan. Entrées.
Trou : D = 50,000 mm ; ES = +0,025 mm ; EI = 0,000 mm → D_min = 50,000 ; D_max = 50,025.
Arbre : d = 50,000 mm ; es = −0,006 mm ; ei = −0,022 mm → d_min = 49,978 ; d_max = 49,994.
Jeux.
Jeu min = D_min − d_max = 0,006 mm (6 µm).
Jeu max = D_max − d_min = 0,047 mm (47 µm).
Type d’ajustement.À jeu (jeu min ≥ 0). Usage. Bon pour montage démontable ; si fuite/rigidité à risque, viser un jeu min plus élevé.
4) Capabilité (Cp/Cpk) — Ø10 mm
Contexte. Suivi de stabilité sur une cote critique. Spécification. 10,000 ± 0,100 mm (LSL = 9,900 ; USL = 10,100). Données. 30 mesures collées (échantillon typique).
Statistiques (calculées).
n = 30 ; moyenne μ = 10,0154 mm ; σ (STDEV.S) = 0,01245 mm.
Lecture. Procédé très capable ; légère surcote (μ > 10,000) mais largement dans la marge. Suivi. Maintenir le réglage ; surveillance SPC pour prévenir un dérive de centrage (Cpk << Cp).
5) Limite unilatérale avec incertitude — planéité ≤ 0,15 mm
Contexte. Contrôle final d’une planéité. Spécification. USL = 0,150 mm (LSL implicite = 0). Mesure. m = 0,148 mm ; U = 0,020 mm.
Résultats.
Décision simple : OK (0,148 ≤ 0,150).
Avec U : (m + U) = 0,168 mm > 0,150 mm → Inconclu.
Action. Renforcer la méthode (plan d’appui, filtrage), re-mesurer ; ou appliquer un plan de garde (acceptation conditionnelle si usage non critique + validation client).
6) Empilage en conflit WC vs RSS — sous-ensemble 25,00 ± 0,05 mm
Worst-Case. Largeur = 0,02 + 0,02 + 0,042 + 0,02 = 0,102 mm → NOK (dépasse ±0,05). RSS (±3σ). 6σ_tot ≈ 0,0943 mm → OK (intervalle ±3σ ⊂ ±0,05).
Lecture & décision.
WC NOK / RSS OK : acceptable si hypothèses RSS tenues (indépendance, centrage, process maîtrisé) et risque produit compatible.
Actions possibles : réduire la variabilité du joint (contrôle d’épaisseur compressée), ajouter une cale réglée, corréler des cotes (même outillage) pour limiter l’indépendance.
Choisir la bonne calculette (mémo rapide)
Limites & décision : contrôle au poste ; ajoutez la bande de garde quand U n’est pas négligeable.
Empilage : dès qu’un assemblage combine des variations ; WC pour la sûreté, RSS pour l’industrialisation statistique (hypothèses à documenter).
Ajustements : lors du choix de couples trou/arbre ou d’un changement fournisseur procédés d’usinage.
Capabilité : pour juger la reproductibilité du process et piloter les réglages (Cpk cible ≥ 1,33 ; ≥ 1,67 si critique).