Analyser un document historique relève d’une démarche rigoureuse : situer la source, comprendre le contexte, interroger le point de vue, croiser avec d’autres traces. La question directrice s’énonce dès le départ : que révèle ce document sur une période, des acteurs, des choix politiques ou sociaux, des représentations collectives ? Cette problématique oriente chaque étape : identification précise, résumé ciblé, mise au jour d’une thèse et d’une intention, évaluation de la valeur et des limites, confrontation avec des sources complémentaires, puis conclusion alignée sur la question posée. L’enjeu pour l’élève et l’enseignant tient en trois axes : clarté du raisonnement, fiabilité des preuves, qualité de l’argumentation.
Ce guide propose une méthode immédiatement opérationnelle du collège au lycée : étapes courtes, check-lists, gabarits de rédaction et mini-exemple commenté afin de passer de la lecture brute à une démonstration historique structurée et convaincante.
1) Pourquoi analyser ?
Donner du sens : relier un document à une période, des acteurs, des enjeux.
Comprendre un point de vue : repérer la thèse, l’intention, le public visé.
Ce que l’outil montre (faits) vs. ce qu’on en déduit (interprétation).
6) Mini-exemple guidé (affiche historique, niveau 3e/2de)
Problématique. Que révèle cette affiche de l’effort de mobilisation du pouvoir à l’arrière ? Identification. Affiche officielle, producteur étatique, datée en temps de guerre, destinée au grand public urbain. Contexte. Pénuries, rationnement, besoin d’adhésion populaire, contrôle de l’information. Résumé. Slogan impératif, visuel central (famille/citoyen), mise en avant de la responsabilité civique ; promesse implicite d’un avenir meilleur si chacun “fait sa part”. Thèse/Intention. Convaincre d’adopter des comportements “vertueux” (économie de ressources) ; légitimer la politique du moment. Critique (OPCVL).
Valeur : témoigne de la stratégie de persuasion et de l’imaginaire politique de l’époque.
Limites : source de propagande → biais ; passe sous silence les résistances ou coûts sociaux. Croisement. Confronter à un article de presse critique, à des données de rationnement, à un témoignage. Conclusion. L’affiche éclaire la fabrique du consentement : utile pour comprendre la guerre “à l’arrière”, mais à compléter par des sources non officielles.
7) Points d’achoppement fréquents et pistes de remédiation
Confondre résumé et analyse → toujours thèse/intentions + critique après le résumé.
Oublier le public visé → demander « qui doit lire/voir ceci ? ».
Affirmer sans indice → citer un mot/une image/un chiffre à l’appui.
Rester dans le document → situer (repères) et croiser (au moins une autre source).
Conclusion trop plate → répondre en une phrase nette à la problématique + ouverture (limite, autre angle, question).
8) Barème simple (recommandé /20)
Identification & Contexte 4
Résumé fidèle & clair 3
Thèse/Intention 4
Critique (valeur/limites) 4
Croisement & conclusion 3
Langue/présentation 2
9) Comment entraîner la classe (atelier express 45–60 min)
Mise en route (5 min) : lecture silencieuse, repérage des mentions clés (auteur, date, public).
Pairs (10 min) : remplir APPARTS à deux couleurs (doc/propre analyse).
Croisement (10 min) : tableau rapide “convergences/divergences” avec un deuxième document.
Restitution (5 min) : phrase-conclusion + une limite à vérifier.
Outil prêt à imprimer
Une bonne analyse, c’est : poser une question, situer, résumer, identifier une thèse, critiquer (valeurs/limites), puis croiser pour conclure. Avec cette routine, le document cesse d’être une “devinette” et devient une preuve au service d’un raisonnement historique.
Cas pratique 1 — Texte administratif (Première Guerre mondiale)
Type de doc. Extrait fictif d’un arrêté municipal de rationnement, Lyon, 12 mars 1917 (source administrative, primaire). Niveau : 3e – 2de. Objectifs : identifier auteur/public/but, restituer l’idée centrale, évaluer la valeur/limites d’une source officielle en temps de guerre.
Document (extrait élève – ~120 mots)
« Afin d’assurer une répartition équitable de la farine et du pain, il est ordonné que la vente quotidienne par personne n’excède pas 300 grammes. Les boulangers tiendront registre nominatif. Tout contrevenant – commerçant ou particulier – s’expose à des sanctions. Les services municipaux rappellent que l’économie de pain participe directement à l’effort national : chaque ménage est invité à réduire le gaspillage et à privilégier les repas collectifs. Le présent arrêté prendra effet le 15 mars 1917. »
Consigne
Remplis APPARTS (Auteur, Place/Date, Public, But, Arguments, Ton, Signification).
Formule une problématique : Que révèle cet arrêté sur la relation pouvoirs publics / population en temps de guerre ?
Rédige un résumé (6–8 lignes) puis un paragraphe critique (OPCVL) : valeur + limites.
Conclus en 3–4 lignes en répondant à la problématique.
Questions-guides
Auteur / nature : Qui produit ? Doc primaire/secondaire ?
Public : À qui s’adresse l’arrêté ?
But / arguments : Que cherche-t-on à faire (contrôler, convaincre) ? Quels moyens (quotas, registres, sanctions) ?
Ton : injonctif ? civique ?
Valeur : que nous apprend ce texte sur l’économie de guerre (pénuries, contrôle, mobilisation morale) ?
Limites : biais institutionnel, silence sur les résistances/effets sociaux, portée locale.
Éléments attendus (corrigé synthétique)
APPARTS :
Auteur : mairie (autorité locale) ; Place/Date : Lyon, 12/03/1917 ; Public : boulangers + habitants.
But : rationner équitablement, mobiliser les ménages ; Arguments : effort national, lutte contre gaspillage ; Ton : impératif, civique.
Signification : montre l’encadrement du quotidien par l’État en « guerre totale ».
Value : trace directe des politiques de rationnement et de la mobilisation morale.
Limitations : ne dit rien des contournements, inégalités, marché noir ; vision top-down, locale.
Conclusion (ex.) : l’arrêté révèle une gestion étroite des ressources et la volonté d’aligner les comportements privés sur l’effort de guerre ; il éclaire l’économie de guerre mais doit être croisé avec témoignages/chiffres de ravitaillement.
Mini-barème /20
Identification & contexte : 4
Résumé : 3
Thèse/But & analyse du ton : 4
Critique OPCVL (valeur/limites) : 5
Conclusion (réponse + ouverture) : 2
Langue/présentation : 2
Cas pratique 2 — Document iconographique (Seconde Guerre mondiale)
Type de doc.Affiche gouvernementale fictive, France, 1943 : « Économisez le pain : chaque tranche compte ». Visuel : table familiale ; main qui tranche le pain ; slogan en haut ; logo d’un service d’information ; palette sobre (ocre/brun), encadré « Gaspiller, c’est trahir ». Niveau : 3e – 1re. Objectifs : décrire sans interpréter, analyser composition/symboles, appliquer OPCVL, distinguer propagande/information.
En quoi ce document cherche à agir sur les comportements ?
Qu’apporte-t-il à l’historien ? Qu’occulte-t-il ?
Éléments attendus (corrigé synthétique)
Identification : affiche institutionnelle, 1943, public large (rues, magasins).
Description : pain / main / table / famille ; encadré « gaspiller, c’est trahir » ; slogan « chaque tranche compte ».
Composition : cadrage serré sur le geste → focalisation sur la responsabilité individuelle ; couleurs austères = pénurie/sérieux ; association famille-nation.
OPCVL :
But : propagande de rationnement → modifier pratiques (économie domestique).
Value : témoigne des stratégies de persuasion (culpabilisation, devoir patriotique).
Limitations : biais moraliste ; ne montre pas files d’attente, marché noir ; pas de données ; occulte tensions sociales.
Conclusion (ex.) : l’affiche éclaire la fabrique du consentement en contexte de pénurie ; utile pour saisir les leviers rhétoriques, mais à croiser avec statistiques de rationnement et témoignages.